À l’époque, vers les années quatre-vingt dix, j’avais croisé un des écrivains africains les plus sulfureux : Jean-Marie Adiaffi qui nous a quittés depuis. J’avais lu de lui La carte d’identité, un roman publié aux éditions Hatier, dans la collection Monde noir dirigée par Jacques Chevrier. En fait, ce jour-là, c’est le poète et éditeur Paul Dakeyo qui me présenta à ce personnage, le seul qui pouvait débarquer en France, en plein hiver, avec ses boubous adaptés plutôt à la canicule de sa Côte d’Ivoire natale.
La rencontre eut lieu à l’Université de Paris XII, à Saint-Maur. Deux comédiens allaient lire quelques uns de mes poèmes. Adiaffi, engoncé dans ses boubous blancs, la barbichette longue et ébourriffée, amusait un ampithéâtre plein à craquer. Son éclat de rire obligeait le technicien à régler sans cesse le micro que l’écrivain saisissait comme un cornet de “Mont-Blanc”.
- Je peux parler sans micro ! Je vous dis que je n’aime pas les micros, les Blancs ont inventé ça pour les paresseux !
Et il posa le micro sur la table, se leva, parla en s’égosillant…
À la fin de la rencontre, nous nous retrouvâmes dans le réfectoire de l’université. L’écrivain ivoirien s’assit à mes côtés, me demanda de quel pays j’étais originaire. Je lui dis que
j’étais du Congo Brazzaville.
- Ah, le Congo de Sony Labou Tansi, mon grand ami ! fit-il.
Il avala une boulette de viande, s’essuya les doigts avec le revers de son boubou, puis se tourna vers moi :
- Au fait, donc toi aussi tu es écrivain ?
- Disons que je…
- N’aie pas honte, petit ! me coupa-t-il. Pourquoi vous vous recroquevillez tous lorsqu’il faut assumer ce statut, hein ? Faut pas écrire quand on n’a pas les couilles, Ah ! Ah! Ah!
Puis il se lanca dans un long monologue qu’on pouvait écouter même du dehors. Lorsqu’il se fut calmé, j’embrayai sur une proposition qui me tenait à coeur :
- J’ai terminé un recueil de poèmes et…
- Ah bon, c’est quoi le titre alors ?
- La légende de l’errance…
- Humm, on ne pouvait pas faire plus compliqué ! Et alors il sort quand, ce livre ?
- En fait, je serais enchanté et honoré si vous le préfaciez !
Il me fusilla du regard, faillit avaler l’osselet de la cuisse de poulet qui lui donnait du fil à retordre.
- Vous les jeunes, vous êtes vraiment culottés, hein ? Est-ce que tu sais que la préface est une affaire grave, hein ? Je suis quand même Jean-Marie Adiaffi, Grand prix littéraire de
l’Afrique noire ! Alors, je ne peux pas préfacer les gens à tout bout de champ ! C’est pas parce que j’ai pris deux verres de vin que tu veux m’embobiner ! En plus, que je sois sincère avec
toi, mes préfaces sont toujours payantes ! Si on est d’accord, j’écrirais quelque chose de puissant, je te désignerais comme l’héritier du grand poète Tchicaya U Tamsi. J’écrirais aussi que
tu es le poète le plus doué de ta génération, crois-moi, petit, tu vas pouvoir bien décoller…
Je dissimulai mon choc intérieur. Le personage me parut tout d’un coup exécrable. Je n’avais jamais entendu que les préfaces étaient payantes.
Adiaffi triompha de la cuisse de poulet, se leva, lança à la cantonnade :
- Ou est mon très cher ami blanc Jacques Chevrier ?
Chevrier se rapprocha de nous, et Adiaffi tonna :
- Jacques, écoute-moi ce petit, il veut une préface de Jean- Marie Adiaffi ! Ah ! Ah ! Ah !
Jacques Chevrier semblait gêné.
- Je crois que vous pouvez vous arranger, sa demande me semble légitime, c’est un petit-frère qui sollicite un grand-frère…
Mais j’étais loin dans les pensées. La confusion me saisit. Profitant d’un remue-ménage général, je m’éclipsai. Je pris le RER à la station Saint-Maur pour regagner Paris. Les ricanements
d’Adiaffi résonnaient dans ma tête…
Une année après, nous nous croisâmes de nouveau, mais cette fois-ci chez Paul Dakeyo, à Ivry-sur-Seine.
Adiaffi me toisa des pieds à la tête et soupira :
- Encore un Congolais ! Je trouve qu’il y a trop d’écrivains congolais ! C’est peut-être à cause du fleuve et de la mer ! Ah ! Ah ! Ah !
Après une longue discussion, l’écrivain ivoirien apercut sur la table de Paul Dakeyo mon recueil de poèmes, La légende de l’errance, qui venait de paraître chez l’Harmattan. Il piqua une
colère rouge :
- Mais c’est quoi ça, hein, c’est quoi ça petit, c’est moi qui devais préfacer ce truc, et tu l’as donné à Pius Ngandu Nkashama ! Voila ce que je déplore avec ces jeunes, ce sont des
hypocrites, ils n’ont pas de parole ! C’est ça, ils n’ont aucune parole ! Et alors, où est mon exemplaire même si tu n’as pas voulu que je préface le livre, hein ?
Je n’avais aucun autre exemplaire avec moi. Il prit celui de Paul Dakeyo, l’ouvrit, lut la dédicace et, tout d’un coup, arracha la page et me tendit le livre :
- Recommence-moi cette dédicace, mais tu mets mon nom et pas celui de Dakeyo !
Dakeyo me fit signe de le faire. Adiaffi fit disparaître le livre dans son boubou et dit :
- Bon, je dois partir. J’ai un billet d’avion à modifier à Air Afrique, vers les Champs Elysées…
Silence.
- Pourquoi vous me regardez tous les deux ? C’est la première fois que quelqu’un change un billet d’avion ? Allez, petit, tu m’accompagnes, je n’aime pas prendre le metro seul…
Le métro parisien.
C’était l’heure de pointe. Les regards des usagers tombaient sur les boubous d’Adiaffi. Des couleurs étincellantes. Une odeur très marquée de la naphtaline. J’étais à ses côtés, on m’aurait
pris pour son fils.
Comme toujours, il parlait à haute voix et ricanait comme s’il n’y avait personne d’autre dans le compartiment.
- Les Blancs ! Les Blancs ! Mais qu’est-ce qu’ils sont vraiment tristes, les Blancs ! Regarde-les, petit ! Mais regarde-les ! Tu ne trouves pas qu’ils sont bizarres, hein ? Pourquoi ils se
coltinent des gueules d’enterrement comme ca ! Ah ! Ah ! Ah !
Une vieille dame le défia du regard. Adiaffi poursuivit ses remarques.
A la station Etienne Marcel, une jeune métisse entra, se mit devant nous. Elle était grande, mince, les cheveux tirés en arrière. Elle portait de fines lunettes de vue. Un pantaloon jean
déchiré à la hauteur des genoux moulait son derrière cambré.
Adjaffi, devenu tout d’un coup silencieux, la fixait, la dévorait presque du regard. Revenu sur terre, il me pinca le bras gauche et me murmurra à l’oreille :
- Tu as vu son derrière ? Ne fais pas semblant, petit, je sais que tu as vu son derrière ! Pas mal, hein ? Cette fille doit être Ivoirienne, je suis sûr à cent pour cent…
La fille se retourna vers nous. Elle avait entendu les propos de l’écrivain :
- Comment vous savez que je suis Ivoirienne, monsieur ? Je ne vous connais pas, vous ne me connaissez pas !
- Quoi, vous prétendez, mademoiselle, que vous ne me connaissez pas, hein ?
- Non, je ne vous connais pas.
- Mon dieu, s’écria Adiaffi ! Dans quel monde nous sommes? Je vous dis que vous me connaissez. Si je vous dis mon nom, vous allez regretter ce que vous venez de dire ! Retirez vos propos
mademoiselle. Retirez-les avant qu’il ne soit trop tard !
- Je ne vous connais pas, monsieur. Ni d’Adam ni d’Eve !
- Dis donc Alain, tu entends ca ou bien je rêve ? Mais dévoile-lui donc qui je suis !
Comme je ne bronchai pas, il dit à haute voix :
- Je suis Jean-Marie Adiaffi, Grand Prix littéraire de l’Afrique noire, auteur de La carte d’identé, et surtout de Silence, on developpe, le plus gros pavé de la littérature africaine à ce
jour, et peut-être même pour toujours…
La fille resta de marbre.
- Enchanté, monsieur. Hélas, je ne vous connais pas, je ne lis pas trop la littérature africaine, le seul livre que j’ai lu c’est Le Petit prince de Belleville de Calixthe Beyala…
- Merde alors, je vous parle de littérature et vous me parlez des romans de gare ! Et vous êtes Ivoirienne ?
- Je ne vois pas où est le problème !
- Vous êtes Ivoirienne, oui ou non ?
- Et vous, vous êtes du FBI ?
- Pour l’amour du ciel, je vous repose la question : êtes-vous Ivoirienne oui ou non ?
- Mon père est Ivoirien. Ma mere est française et…
- Je vous coupe la parole tout de suite, mademoiselle ! C’est inadmissible ! Votre père doit sûrement avoir lu un de mes livres !
Le métro s’était arrêté à la station Chatelet les Halles.
La fille sortit, nous lui emboitâmes le pas. Adiaffi ne battait pas en retraite. Il dompta ses boubous qui balayaient le sol, rattrapa la fille en un quart de tour.
- Venez avec nous, fit-il d’une voix autoritaire. Venez avec nous, vous n’avez pas le choix !
- Oh, monsieur, mais pour qui vous prenez-vous ?
- Je vous dis de venir avec nous ! Respectez au moins mes cheveux gris. Je pourrais avoir l’âge de votre grand-père…
A ma grande surprise, la fille capitula. Elle nous suivit, et nous arrivâmes à la Fnac Forum du Forum des Halles. Une fois devant le comptoir du rayon Littérature, Adjaffi demanda ses deux
romans. On les lui apporta.
- Suivez-nous, dit-il de nouveau à la fille.
Nous étions à présent devant la caisse. Adiaffi paya les deux livres et les remit à la fille.
- Lisez-les et écrivez-moi à cette adresse, dit-il en lui tendant sa carte de visite. Si vous passez par Abidjan un jour, n’hésitez pas à me rendre visite. J’ai un grand musée chez moi.
Vous connaitrez la culture Agni… parce que je sais que vous êtes Agni comme moi !
En s’éloignant, la fille se retournait, incrédule. Elle nous salua de loin et se fondit dans la foule.
- Voilà encore une fille qui ne sait rien de ses racines, soupira l’écrivain…
L’Afrique va mal. De plus en plus. L’africain conscient, ou tout